Inktober 15 : Legend/Légende

inktober2019L’histoire était terminée. Les sauveteurs avaient allumé une petite lampe dont la lueur vacillait sur les murs irréguliers de la cabane. Les chiens s’étaient endormis, épuisés après leur longue course dans la neige. Le jeune couple réfléchissait au récit qu’il venait d’entendre.

« Vous n’avez pas dit ce qui a provoqué l’incendie », fit remarquer Michael après de longues minutes.

« Je vous ai raconté l’histoire du dragon », répondit Paul avec un sourire.

« Histoire qui est fausse, n’est-ce pas ? Ce n’est qu’une légende destinée à expliquer pourquoi le village a brûlé et pourquoi la région est restée inhabitée si longtemps. »

Paul se lissa la barbe.

« On ne peut rien vous cacher. Effectivement la majorité de l’histoire est fausse, ou plutôt a été inventée après coup pour raconter expliquer la réalité. »

« A commencer par le feu », coupa Sabrina. « Il y a une explication rationnelle, j’en suis sûre. »

Jim acquiesça.

« Le feu en question n’était probablement qu’un incendie tout ce qu’il y a de plus naturel. Quand il fait chaud, l’été, la forêt s’embrase parfois. C’est un phénomène normal qui permet de purifier la végétation en ne laissant que les jeunes pousses et en détruisant le bois mort. Ça arrive régulièrement. »

« Sauf qu’à l’époque les gens avaient un autre avis sur la question, évidemment », renchérit Paul. « Annoncer la colère des dieux sous la forme d’une bête mythologique, c’est tout de même bien plus impressionnant que ces explications terre-à-terre. »

« Les gens ont dû mettre tellement de temps avant de comprendre ce qui s’est réellement passé… » murmura Michael.

« Certains n’ont peut-être toujours pas compris, qui sait ? On trouve toujours des gens qui croient aux légendes. Il y en a qui cherchent toujours le monstre du Loch Ness en Ecosse… »

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Inktober 14 : Overgrown/Envahi

inktober2019Installés dans la cabane, les huskys ayant posé leur tête sur leurs genoux, ils écoutaient Paul raconter la suite de l’histoire.

« La région étant maudite, personne n’y est revenu pendant des années. Il a fallu du temps avant que les bêtes ne s’aventurent autour des ruines du village, quand quelques pousses sont sorties des cendres. Mais les humains n’osaient pas venir. Les Indiens craignaient le courroux des dieux, tandis que les colons craignaient celui des Indiens. Les décombres du hameau n’ont pas tardé à disparaître sous la végétation. »

« Les arbres ont repoussé et après une dizaine d’années il était déjà difficile de reconnaître le lieu », ajouta Jim. « Des gens se sont parfois égarés sur place et tous affirmaient à leur retour chez eux qu’ils avaient senti ici une présence anormale. Ils se sentaient comme des intrus. Certains en avaient même des migraines. »

Paul se leva et ajouta :

« Personne n’était capable de comprendre ce qui se passait ici. A l’époque, de nombreuses rumeurs circulaient et l’illettrisme était tel que la plupart des gens se rangeaient derrière l’avis du dernier à parler. Alors, quand les pasteurs de la région ont dit que c’est le diable qui avait détruit le village, tous ont accepté la situation et se sont arrangés pour ne pas remettre les pieds dans le coin. »

« Et c’est pour cela que cette cabane est perdue, sans le moindre accès ? » demanda Michael.

« Tout à fait. Il n’existe pas de route ni même de chemin pour rejoindre cet abri. Seuls les habitants du comté connaissent son existence et nombreux sont encore ceux qui ne veulent pas venir, par crainte d’un démon quelconque. Pendant ce temps, les arbres poussent et les quelques pierres qui servaient de point de repère s’effacent année après année. Le hameau qui se trouvait ici n’avait pas de nom et il est en train de disparaître de l’histoire. »

« Et le dragon ? » interrogea Sabrina.

« On n’en a plus jamais entendu parler. »

Lundi lecture #48 : Mishenka

mishenkaVoici un roman qui raconte un match d’échecs entre le champion sortant, Maxim Koroguine, et son challenger Mikhail Gelb. Un tel match dure plusieurs semaines et est divisé en plusieurs parties, qui ont lieu dans un théâtre de Moscou et sont retransmises à la radio dans tout le pays. Car ce ne sont pas simplement deux grands maîtres qui s’affrontent en cette année 1960, mais deux visions des échecs. Le champion sortant est austère, c’est un scientifique qui calcule chaque coup. Gelb est bien plus jeune et disserte volontiers de littérature. Extravagant, il se fie le plus souvent à son intuition pour déplacer ses pièces sur le damier.

Le narrateur est un écrivain, chargé de couvrir l’événement pour un quotidien national. Il rencontre Gelb par hasard dans un bar le soir suivant la première partie, et rentre peu à peu dans l’intimité du joueur d’échecs. Cherchant à comprendre son mode de pensée, il le voit en privé à plusieurs reprises et tente de cerner le personnage. Koroguine, de son côté, ne se livre pas, comme s’il voulait rester au-dessus de la mêlée. Outre les joueurs, le narrateur rend compte de l’attitude de la population, entre la foule qui se presse au théâtre et ceux qui écoutent la radio en déplaçant les pièces sur leur propre échiquier afin de « voir » le match.

Le personnage de Mikhail Gelb a été inspiré par Mikhail Tal, grand maître d’échecs soviétique originaire de Riga et champion du monde en 1960 et 1961. L’auteur Daniel Tammet n’a pas hésité à calquer son personnage sur l’homme qui a réellement existé. Le roman plaira principalement aux amateurs d’échecs en raison des détails techniques qui foisonnent, mais n’est pas hermétique aux autres. 

Inktober 13 : Ash/Cendre

inktober2019« Le dragon se manifesta pendant l’été, lors d’un après-midi particulièrement ensoleillé », raconta Paul tandis que les autres buvaient ses paroles.
Même Jim, qui connaissait pourtant l’histoire par cœur à force de l’avoir entendue, tendait l’oreille pour ne pas en rater une miette.
« Les flammes jaillirent de toutes parts et le village fut rasé. Aucun habitant ne survécut. L’histoire n’est connue qu’à travers les témoignages de quelques Indiens chassés de l’endroit  et de personnes qui sont venues sur place après l’incendie. »
« Et donc personne n’a vu le dragon ? » demanda Michael.
Paul sourit dans sa grosse barbe.
« Non, personne ne l’a vu. En tout cas, chez les vivants ! Les Indiens ont vu dans ce feu la confirmation de leur prophétie et les colons n’osèrent pas remettre en question cette prédiction. A vrai dire, ils étaient plus concentrés sur les fouilles pour savoir s’ils ne pourraient pas retrouver quelque chose d’utile parmi les cendres ou au moins identifier les victimes. »
Le sauveteur posa son assiette. Les autres avaient déjà fini de manger depuis longtemps.
« Le village n’était que ruines. Tout avait brûlé, la forge s’était effondrée et les autres cabanes étaient si fragiles qu’il était difficile de retrouver leur emplacement. Elles avaient été construites de bric et de broc et certaines auraient pu s’effondrer au moindre coup de vent. Alors, un incendie pareil… »
« Les Indiens sont revenus vivre ici ensuite ? » questionna Sabrina.
« Non, la région fut définitivement abandonnée. Pour les Indiens, tout était réglé. Leur dieu avait déclenché son courroux et les avait vengés. Mais il n’y avait plus que des cendres sur des kilomètres et le gibier avait déjà fui. Les Indiens n’avaient aucune raison de rester sur place. Il leur fallait suivre la faune pour avoir de quoi se nourrir.  

Inktober 12 : Dragon

inktober2019Confinés dans la cabane, ils n’entendaient presque plus le vent hurler au-dehors. Il faisait chaud à l’intérieur, en partie en raison de la chaleur dégagée par les chiens de traîneaux. Jim servit le repas, tandis que Paul était concentré sur son récit.
« Un village se dressait ici il y a près de deux cents cinquante ans. S’il n’y avait pas autant de neige je pourrais vous montrer les restes des maisons de l’époque. On peut encore trouver des vestiges de murs de pierre quand on connaît les lieux. Mais sans être de la région c’est impossible. Vous pourriez passer ici sans rien remarquer. »
Il but un peu de soupe avant de poursuivre.
« C’était tout juste un hameau servant de point de relai pour les trappeurs et les chercheurs d’or. Les murs de pierre étaient ceux de la forge locale. Les autres baraquements étaient aussi solides que la cabane où nous sommes maintenant. Mis à part la forge il n’y avait que quelques petites maisons où l’on vendait des outils et de la nourriture et où l’on pouvait dormir une nuit ou deux.
Pour s’installer ici, les chercheurs d’or durent chasser les Indiens de la région. Ceux-ci luttèrent nuit et jour pour ne pas quitter les lieux, qui était lié à l’une de leurs divinités – je suis désolé, je ne me rappelle pas de son nom. En tout cas, c’était un endroit sacré, ou bien maudit comme nous allons bientôt le voir. »
Il mangea encore un peu pour éveiller la curiosité des deux touristes. Ceux-ci ne touchaient plus leur assiette, captivés par l’histoire.
« En quittant la région, les Indiens prévinrent les colons qu’ils courraient un grand danger en restant ici. Leur dieu avait besoin de sacrifices réguliers, et s’il n’était pas satisfait il entrerait dans une fureur telle qu’il brûlerait tout sur son passage. Il se réincarnerait en dragon et sèmerait la désolation à des kilomètres à la ronde. »
« Je suppose que personne ne crut à cette histoire », répondit Sabrina.
« Tout à fait. »

Inktober 11 : Snow – Neige

inktober2019Les petits lacs autour d’eux se firent de moins en moins nombreux. Quand l’après-midi arriva, ils étaient hors de danger. En revanche, le vent se levait et le froid revenait.
« Je n’aime pas ça », dit Paul. « Il va neiger d’ici une heure à mon avis. »
Ils décidèrent d’augmenter l’allure. Les chiens étaient ravis de pouvoir enfin courir sans danger et s’en donnèrent à cœur joie. Avec force aboiements, ils galopèrent à qui mieux mieux, forçant Michael et Sabrina à s’accrocher plus fortement pour ne pas tomber du traîneau.
Les rafales de vent incitèrent cependant les sauveteurs à la prudence. Leur véhicule fut sur le point de se renverser à plusieurs reprises car le vent soufflait de côté. La neige fit bientôt son apparition. C’était la même tempête que quelques jours plus tôt. La même violence, la même densité de flocons dans l’air. Ils ne voyaient plus rien, les flocons se collaient à leur visage.
« Inutile de s’entêter, on ne sera pas à la ville ce soir », annonça Jim. « Pas avec une neige pareille en tout cas. »
« Qu’est-ce qu’on va faire ? » demanda Michael.
« On peut se replier vers un abri de chasseur. Ce ne sera pas l’idéal mais ce sera toujours mieux que de rester dehors. Il y en a un pas très loin, mais il est en mauvais état. »
« On n’a pas le choix », répondit Paul.
Le traîneau changea de direction. Les chiens reprirent leur course, avec toutefois un peu plus de prudence.
Moins d’une heure plus tard, ils atteignirent l’abri. C’était une vieille cabane en bois dont les planches étaient mal ajustées. Certaines étaient manquantes et l’ensemble paraissait vouloir s’écrouler dans les prochaines minutes. Ils entrèrent tous les quatre avec les huskys.
« Tout ce qu’on peut faire maintenant, c’est attendre que ça passe », dit Jim, l’air désolé.
Il s’affaira à rendre le lieu plus hospitalier, notamment en  bouchant les trous dans les parois avec un vieux journal, puis commença à préparer le dîner. Paul s’occupait des bêtes. Quand il eut fini, il s’assit au milieu de la cabane.
« En attendant de manger, je vais vous raconter une histoire », dit-il.

Inktober 10 : Pattern – Motif

inktober2019

Si Sabrina trouvait un côté excitant à cette dangereuse situation, Michael ne pouvait se concentrer sur quelque chose d’autre que la peur. A chaque fois que le traîneau atteignait la rive, il sentait son corps se relâcher légèrement. Il était si crispé qu’il craignait avoir des crampes.

Mais il était incapable de se détendre lors de chaque retour à la terre ferme. Car au lieu d’être totalement soulagé, il se posait de plus en plus de questions à mesure qu’ils avançaient. Combien de lacs restait-il à traverser ? N’y avait-il pas d’autre chemin praticable ? Pourrait-on arrêter le traîneau si les chiens venaient à couler, pour qu’il se sauve ? A l’inverse, les huskys pourraient-ils le tirer hors de l’eau s’il s’y enfonçait ?

Il n’osait pas partager son angoisse avec Sabrina. Elle avait déjà assez à faire avec la gestion de sa propre peur. Quant aux sauveteurs, il était hors de question de leur parler. Ils étaient concentrés sur leur travail et la moindre seconde d’inattention pouvait être fatale.

Le jeune homme était contraint de laisser ses pensées tourner en rond dans sa tête, sans possibilité de les évacuer. Pendant un instant, il s’efforça de penser à autre chose. Il observa les traces de pattes des huskys dans la neige, puis la forme des nuages, avant de s’intéresser aux arbres qu’ils dépassaient à grande vitesse. Mieux, il tenta même de calculer la rapidité à laquelle ils se déplaçaient tous ensemble.

Rien n’y fit. Il se perdit dans ses calculs, incapable de se concentrer. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était se contenter de cette incessante répétition entre la terre et la glace – entre le soulagement et la peur. En espérant que cela prenne rapidement fin.