Lundi lecture #115 : Furie

La furie, c’est cette rage qui semble sortir de nulle part mais qui envahit votre esprit et peut surgir à tout moment. C’est ce que ressent Malik Solenka, un ancien professeur de philosophie anglais, créateur de poupées. Il a pour cette raison quitté sa famille et déménagé à New York. Ce qui l’a décidé ? Il s’est retrouvé en pleine nuit, un couteau à la main, prêt à s’en prendre à sa femme et son fils, qui dormaient paisiblement.

Son séjour à New York doit lui permettre de faire le point et de retrouver un équilibre dans sa vie. En froid avec son épouse, Malik Solenka doit aussi composer avec la popularité de l’une de ses créations, une poupée nommée Cervelette qui a eu droit à sa propre émission de télévision. Mais si elle lui a apporté popularité et prospérité, son œuvre a totalement échappé à son créateur, au point qu’il la déteste à présent.

Salman Rushdie décrit page après page la crise existentielle du professeur et entraîne le lecteur dans un labyrinthe de pensées mélangeant philosophie, mythologie, culture générale et culture populaire. Un récit qui mêle réalisme et imaginaire.

Lundi lecture #114 : Par les soirs bleus d’été

La Montagne Perdue, c’est un lieu-dit où se trouve une ancienne mine de charbon ainsi que quelques attractions pour les touristes, et un gîte. Dans ce gîte travaille Détélina, partagée entre la nostalgie des mineurs et le besoin de s’occuper de son fils, farouche et ne s’exprimant qu’avec des couleurs et des rituels bien précis. Ce fragile équilibre est perturbé par l’arrivée d’un étranger, qui s’installe dans une roulotte à deux pas du gîte.

L’intrus a longuement voyagé : il la quitté la guerre civile dans la région du Donbass, en Ukraine, pour tenter de retrouver quelqu’un. Il a effectué le trajet sur une vieille moto équipée d’un side-car, qu’il a lui-même retapée et repeinte. Lui aussi vient d’une région minière. Il a même connu la fierté d’aller pousser des wagons de charbon dans les souterrains, comme ses camarades. Mais il était loin de douter que sa présence près du gîte aurait un impact sur la vie locale.

Ce court roman de Franck Pavloff emmène le lecteur dans un espace fragile, où le personnage principal Détélina vit dans un équilibre précaire, toujours à la limite de la rupture. Élevant seule un enfant autiste, imprégnée du passé minier de la région, elle vit mal l’intrusion d’un étranger dans son espace vital, où elle s’efforce de faire grandir son fils dans un cocon protecteur.

Lundi lecture #113 : Espions

Keith et Stephen sont deux amis et voisins, vivants dans un quartier calme de Londres. Keith a toujours les meilleures idées et Stephen le suit inlassablement, ravi de pouvoir partager ses secrets avec son meilleur ami. Et si la Seconde guerre mondiale fait rage, cela ne réduit pas les jeux des enfants. Au contraire, tout un monde de mystères les entoure soudainement, et prend forme peu à peu lorsqu’ils décident de traquer les agents ennemis dans leur quartier.

L’ennemi peut être partout, y compris tout près des enfants, dans leur lotissement. Il paraît même qu’un aviateur a été abattu il y a peu de temps et qu’il s’est réfugié non loin de là, quelques centaines de mètres au-delà d’un sombre tunnel rendu presque impraticable par une large flaque d’eau qui en occupe toute la largeur. L’aventure tend les bras aux deux garçons, qui rêvent de devenir des héros nationaux.

Michael Frayn plonge ici le lecteur dans les jeux innocents de l’enfance et dans leurs conséquences, parfois sérieuses, lorsqu’ils dépassent les frontières qui les séparent du monde des adultes. Les secrets sont alors plus difficiles à avouer et l’amitié n’est plus aussi indéfectible. Et, non loin, se profile la fin de l’enfance et de l’innocence et l’entrée dans le monde des adultes.

Lundi lecture #112 : Les adversaires

Ayati, une lycéenne qui aide ses parents en travaillant dans leur restaurant indien à Villejuif, est un jour témoin d’un duel singulier : sa professeure d’anglais et un inconnu s’affrontent, une épée à la main. La jeune fille est alors prise malgré elle dans un immense engrenage. Poursuivie par d’étranges individus, elle est protégée par un homme solitaire qui affirme être un ange déchu. Ayati apprend alors qu’elle est impliquée dans l’Apocalypse.

Aidée par l’ange, Ayati apprend rapidement ce qui l’attend : tous les 372 ans, sept individus entrent en compétition pour pouvoir rencontrer et servir Dieu. Ces sept individus sont désignés de manière aléatoire parmi les anges et les démons. Mais cette année, pour une raison inexpliquée, une humaine s’est trouvée impliquée. Ayati n’a que peu de temps pour se préparer à son rôle et savoir combattre ses concurrents. La lutte pour la survie débute plus vite qu’elle ne l’imagine.

Anges et démons se croisent au quotidien dans ce roman de Fabien Clavel, qui rappelle par moments De bons présages (Neil Gaiman et Terry Pratchett) en raison des relations ambiguës entre les personnages de chaque camp. A force de passer leur temps sur Terre, anges et démons se connaissent bien et ont l’habitude de faire affaire. Au point de se mettre d’accord sur l’issue de l’Apocalypse.

Lundi lecture #111 : Origines

Peu de temps après avoir annoncé à sa grand-mère la mort de son père, Amin Maalouf s’interroge sur l’homme qui l’a élevé, et indirectement sur l’histoire de sa famille. Finalement, sa grand-mère décède à son tour et il se retrouve seul avec ses interrogations et le regret de ne rien avoir demandé plus tôt. Mais l’auteur a de la chance dans son malheur : quelqu’un a retrouvé une malle pleine de lettres ayant appartenue à son grand-père paternel. C’est l’occasion ou jamais de trouver des réponses à ses questions et de démêler le vrai du faux à propos des légendes de la famille.

Amin Maalouf se lance donc dans une enquête qui durera de longs mois, à la rencontre de son aïeul, Botros, et de ses semblables. Une histoire à cheval sur les XIXe et XXe siècle, à une époque où le Liban faisait partie de l’empire ottoman et où l’émigration se faisait vers l’Europe, les Etats-Unis, mais aussi Cuba. Cuba, où un grand-oncle s’est installé et a fait fortune dans le commerce.

Amin Maalouf dresse ici le portrait de son grand-père paternel, sans cacher ses contradictions mais tout en rendant hommage à son travail de directeur d’école et à sa vision de la société à long terme. Témoignage de la société libanaise et orientale au début du XXe siècle mais aussi de la diaspora de l’époque, Origines est bien plus que le roman autobiographique d’un homme qui reconstitue sa généalogie.

Lundi lecture #110 : Accès interdit

Un professeur d’histoire et trois de ses anciens élèves partagent la même passion pour l’exploration urbaine. Sous le surnom de « rampants », ils s’infiltrent dans des bâtiments abandonnés pour en observer les vestiges et les marques du temps. Ce soir-là, ils doivent se rendre à Asbury Park, une ville balnéaire du New Jersey, pour explorer l’hôtel Parangon. Celui-ci a fermé en 1968 et doit être détruit dans quelques jours. Mais ses années de fonctionnement, depuis 1901, ont été émaillés d’événements étranges.

Plusieurs meurtres ont eu lieu dans l’hôtel au cours de son histoire et d’autres épisodes insolites ont été recensés. Le propriétaire des lieux était lui-même étrange. Hémophile et agoraphobe, il n’a quitté l’établissement qu’une fois dans sa vie d’adulte, pour mettre fin à ses jours sur la plage en contrebas. Il semblait vivre sa vie par procuration, à en juger par les galeries secrètes et les œilletons qui lui permettaient d’observer les faits et gestes des clients de son hôtel.

L’atmosphère des lieux est propice aux surprises, et celles-ci ne manquent pas d’intervenir au cours du récit. Dans ce huis-clos, David Morrell plonge le lecteur dans un passé sordide dont les échos se prolongent jusqu’à la visite des explorateurs urbains. Lesquels regrettent bien vite d’avoir mis les pieds dans un tel lieu.

Lundi lecture #109 : Alamut

Alamut, c’est le nom d’une forteresse réputée imprenable, fief des ismaéliens dirigés par Hassan Ibn Sabbâh. L’homme est parti de presque rien et lutte en influence contre le sultan. Dans sa forteresse, il s’est érigé en nouveau prophète et promet à ceux qui le servent la victoire finale et le paradis pour les martyrs. Avec l’aide d’hommes influents, il met au point une armée composée de troupes d’élite, prêtes à mourir à chaque instant.

Drogués, manipulés, les jeunes guerriers acquièrent la certitude qu’ils sont invincibles. N’ayant plus peur de rien, attendant même la mort comme récompense suprême, ils sont prêts à effectuer les tâches les plus ingrates et sèment le trouble parmi les troupes du sultan.

Ecrit en 1938, Alamut est à la fois un roman historique (bien que son auteur Vladimir Bartol ait parfois largement dévié de la réalité) et un miroir de son époque. L’auteur s’attache à démontrer la manipulation des jeunes guerriers en détaillant chaque étape de leur embrigadement. Des explications qui font écho avec la montée du fascisme et du nazisme à l’époque.

Lundi lecture #108 : Le hussard sur le toit

Une épidémie de choléra ravage la Provence dans les années 1830. Alors que les habitants de la région tombent comme des mouches, un Piémontais tente de tirer son épingle du jeu. Angelo Pardi, en exil après avoir tué un baron lors d’un duel, doit se rendre à Manosque pour retrouver l’un de ses amis, Piémontais comme lui. Mais le chemin est rendu compliqué par l’épidémie : les gens meurent par dizaines et les routes sont parfois bloquées par des gendarmes.

Angelo est confronté de près à la maladie qui ronge la population. Il rencontre un médecin qui lui explique comment soigner les malades lorsqu’ils font une crise cholérique, et le Piémontais se sent alors obligé d’essayer de sauver chaque malheureux croisant son chemin. Un temps réfugié sur les toits de Manosque, il rencontre une aristocrate qui veut partir rejoindre son mari.

Dans ce roman, Jean Giono fait référence à l’épidémie de choléra ayant sévi en France en 1832. Il prend toutefois de nombreuses libertés avec la réalité historique (notamment au sujet de la contamination). Le choléra n’est finalement qu’un prétexte pour mettre la population en difficulté et confronter le personnage principal à une situation extrême. Le tout dans les paysages de cette Provence chère à l’auteur.

Lundi lecture #107 : Water knife

A quoi ressemblerait le Sud-ouest des Etats-Unis si la sécheresse s’éternisait ? Dans la région qui s’étend autour du fleuve Colorado (les Etats d’Arizona, du Nevada et de Californie principalement), l’eau est une denrée extrêmement rare. Les immenses lacs souterrains sont à sec et la pluie est inexistante. A Phoenix, la situation est intenable : la population s’efforce de survivre et doit faire face à l’afflux de réfugiés texans et mexicains, venus du Sud pour éviter de mourir de soif. Dans cet enfer, la débrouille compte plus que tout, et tous rêvent de migrer vers le Nord. Mais il faut pour cela échapper aux milices qui patrouillent le long des frontières.

Et tandis que la population souffre, de grandes manœuvres sont lancées par les plus riches pour s’assurer le contrôle de l’eau. Des consortiums chinois ont bâti des arcologies dans lesquelles on peut vivre normalement (un système de recyclage de l’eau et des déchets permet aux arcologies de fonctionner en circuit fermé), et des multinationales se battent pour faire valoir leurs droits d’exploitation de l’eau du fleuve Colorado.

Mercenaires, journalistes et migrants se croisent dans ce roman de Paolo Bacigalupi. Un thriller de science-fiction qui s’intéresse aux impacts des dérèglements climatiques dans un futur plus proche qu’il n’y paraît. Chaque individu est incité à ne penser qu’à sa propre survie et à ses propres intérêts, coincé dans une situation où chaque goutte d’eau vaut de l’or.

Lundi lecture #106 : La harpe et l’ombre

Pie IX, avant de devenir pape, a visité le Chili. Il a retenu de ce voyage un immense décalage entre la foi catholique telle qu’elle est vécue en Amérique du Sud et telle qu’elle est officiellement promue par le Vatican. Devenu pape, il cherche un moyen de réconcilier ces deux visions de la chrétienté. Et pour cela, il envisage de béatifier Christophe Colomb.

Le navigateur est pourtant loin d’avoir eu un parcours exemplaire. Alejo Carpentier fait l’inventaire de la vie de Christophe Colomb en imaginant ses derniers instants : sa confession avant de recevoir l’extrême-onction. Et au-delà de la découverte de l’Amérique, l’Espagnol a eu une vie particulièrement mouvementée. Devant la difficulté qu’il y avait à obtenir des fonds pour traverser l’Atlantique, il a notamment surestimé les bénéfices qu’il y avait à tirer d’un tel voyage. Pour rentrer dans ses frais, il a voulu réduire une partie des indigènes à l’esclavage.

Si la totalité du roman est inventée, l’auteur s’est inspiré de documents réels pour l’écrire. Les éléments de la vie de Christophe Colomb ont bien eu lieu et le procès pour sa béatification également. Loin des mythes modernes sur la découverte de l’Amérique, La harpe et l’ombre offre une plongée dans l’histoire et questionne la façon dont celle-ci est réécrite après coup.