Comment j’ai appris à relativiser

pereIl y a des fois où tu m’énerves. Tu hurles sans raison, cela me fait mal aux oreilles et à la tête. Tu ne sais pas ce que tu veux, tu refuses de jouer comme de dormir, rien ne va et je découvre de nouvelles limites à ma patience. Et pourtant je devrais être heureux de t’entendre me détruire les tympans et réduire mes nerfs en bouillie.

C’est arrivé par surprise. Nous étions sur notre petit nuage, de retour d’une réunion de famille où tout s’était si bien passé que tu avais oublié de pleurer. Un court message a suffit pour que mon enthousiasme retombe au point mort. Un ami devait avoir une fille. Elle devait naître prochainement. Elle est née. Puis elle est décédée cinq jours plus tard. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter ça ? Il paraît que la vie est injuste. La vérité est que la vie est une garce et que si je la croise je lui fais manger ses dents.

Tu comprends pourquoi ce soir je t’ai laissé me hurler dessus avec un calme olympien ? Tu comprends pourquoi je ne me suis pas énervé, même quand tu refusais de dormir alors que tu savais pertinemment que tu étais fatigué ? Tu peux me faire n’importe quoi, je m’en fiche. Tu ne pourras pas entamer le bonheur que j’ai de t’avoir dans mes bras.

On réalise bien peu souvent que la vie tient à peu de choses. Que tu avais bien plus de chances de ne pas être là que d’avoir l’opportunité de briser mes tympans ou de raccourcir mes nuits de moitié. Je pense donc que tu mérites que je fasse des efforts pour être un peu plus patient. Et tant pis si je deviens sourd. Ça vaudra mieux que de devenir fou après t’avoir perdu.

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La tour de Pise pencherait du mauvais côté

L’historien Perluigi Insigne est formel : la tour de Pise n’a pas été construite comme cela avait initialement été prévu. « J’ai pu retrouver les documents originaux de Bonanno Pisano », explique-t-il. D’après les plans initiaux, l’inclinaison vers le sud que la tour connaît actuellement n’était pas prévue.

« Mais tout le monde pense que cette inclinaison est due à un défaut. C’est faux ! Tout était prévu depuis le début, mais la vérité est restée cachée », affirme l’historien. Selon lui, l’inclinaison était calculée, si bien que les câbles qui retiennent la tour de nos jours ne sont pas utiles.

« Tout a été pensé à un degré que nous ne pouvons pas imaginer. La tour devait pencher vers le nord. »Pourquoi cette direction ? « Aussi bien pour des raisons symboliques que pratique. Les boussoles n’étaient pas utilisées par le commun des mortels à l’époque. La tour de Pise étant un campanile, elle avait déjà un rôle important comme point de repère dans la ville. Son orientation physique n’était qu’un aspect supplémentaire pour parfaire l’œuvre. »

Selon l’historien, la mairie de Pise devrait se donner les moyens de renverser la tour pour la faire enfin pencher dans la bonne direction. « Ce serait un signe de respect pour le travail de Bonanno Pisano et pour l’histoire. »

Lundi lecture #27 : Le feu sur la montagne

edward-abbey-le-feu-sur-la-montagne-240x349Billy Vogelin Starr est un adolescent vivant à New York au début des années 1960, mais qui a la chance de passer chaque été dans le ranch de son grand-père. Il traverse le pays pour débarquer au Nouveau-Mexique, près de la ville de Baker, au pied d’un pic baptisé Thieves’ Mountain. Ici, c’est le paradis. La région est désertique, seulement semée de quelques yuccas. La sécheresse fait chaque année des ravages dans les cheptels des ranches voisins. Mais il y a Lee Mackie, un ami de Grand-père. C’est un vrai cow-boy, et il apprend tout à Billy.

Mais cette année, l’atmosphère n’est pas aussi bonne que d’habitude. Lee Mackie s’est marié pendant l’année et il est moins présent. Et surtout, le ranch de John Vogelin est menacé par l’US Air Force : le champ de tir de missiles de White Sands doit s’agrandir. Pour cela, le gouvernement local tente de l’exproprier.  Mais le propriétaire du ranch refuse de quitter les lieux et même de négocier pour trouver une sortie de cris. A ses yeux, le ranch V mérite que l’on meure en voulant le défendre.

Edward Abbey nous plonge dans l’Amérique profonde, dans une zone désertique où la chaleur est omniprésente et où les scorpions sont omniprésents. Le lieu est tout de même empreint d’une certaine poésie, et la vaine lutte menée par John Vogelin est décrite avec réalisme. L’histoire de l’attachement à sa terre natale ainsi que les liens entre un grand-père et son petit-fils sont visibles en filigrane tout au long du récit.

La tortue

pereDepuis quelque temps, quand tu joues, tu ne sembles plus tout à fait satisfait. Il manque quelque chose aux jeux, tu as du mal à deviner quoi. Ta mère et moi sommes dans le même cas, d’ailleurs. Et puis nous avons compris : tu en as assez d’être immobile. Petit à petit, tu as voulu apprendre à te retourner.

Au début, ce n’était pas grand-chose. Un petit effort à droite à gauche, et puis retour sur le dos. Et, petit à petit, tu t’es mis à te rapprocher de ton but. Il faut te voir, à moitié tourné sur le côté, pousser avec tes petites jambes sans bien savoir comment faire. Tu te tortilles, tu gigotes sans coordination, et ne comprends pas pourquoi tu n’es toujours pas sur le ventre.

La plupart du temps, c’est ton propre bras qui te gêne, ou le poids de ta tête parce que tu as oublié de la soulever. Et tu continues à forcer sans comprendre comment faire pour qu’enfin tu puisses te retrouver sur le ventre. Tu ressembles à une tortue coincée sur le dos, retenue par le poids de ta carapace. Et tu n’as pas l’air de comprendre qu’il faut laisser les tortues se débrouiller toutes seules…

Les vagabonds

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J’ai perdu le compte des jours depuis la fin du monde. Cela fait plus d’un mois, c’est la seule certitude. Le reste… ça n’a pas d’importance, de toute façon. Qui se soucie de connaître la date quand la principale question du jour est de savoir s’il y aura un lendemain ?

Nous sommes deux. Benk et moi. Nous nous relayons pour trouver de la nourriture et quelques objets qui pourraient nous être utiles. Par chance, nous avons trouvé des vélos et ne sommes pas obligés de rester au même endroit tout le temps. Le lendemain de la catastrophe, nous avons découvert un village. C’est là que nous avons pu récupérer nos moyens de locomotion. En une semaine, nous avons épuisé les sources de nourriture locales : la plupart des aliments étaient déjà pourris.

Nous avons appris à chasser. Nous mangeons le plus souvent des petits rongeurs. C’est tout ce que nous parvenons à attraper. Nous essayons de réorganiser nos vies dans ce nouveau monde, sans électricité, sans personne à qui parler. Nous n’avons pas encore trouvé le moindre être humain vivant. A bien y réfléchir, même les cadavres sont rares. C’est comme si tout le monde était parti sans nous.

Nous souffrons principalement du manque d’humanité autour de nous. L’absence de visages inconnus, de bruits, de cris, de vie, nous rappelle à chaque instant à quel point notre situation est précaire. Peu à peu la déprime s’est installée.

Nous tournons en rond. Notre routine consiste à chercher un peu de nourriture, à chasser, à manger, à nous reposer, et à nous déplacer. Si nous nous arrêtons, nous réduisons grandement nos chances de survie. Et puis, quand nous nous déplaçons, nous gardons dans un coin de notre tête l’espoir de trouver quelqu’un d’autre. L’espoir que la civilisation a survécu, au moins en partie.

***

C’est Benk qui a fait la découverte qui a changé notre vie. Il était parti explorer une vieille bâtisse et est revenu en courant dans la rue. Il hurlait de joie et tenait quelque chose à bout de bras. Quand il s’est approché, j’ai enfin compris : il venait de trouver une guitare. Jamais je ne l’avais vu aussi heureux.

—Tu sais en jouer ?

—Bien sûr ! J’ai joué quinze ans dans un groupe !

Et, sans plus attendre, il a commencé à gratter les cordes. L’instrument était totalement désaccordé, mais cela n’avait aucune importance. Plutôt que de corriger cela, mon compagnon a préféré jouer, le plus vite possible, le plus fort possible. Comme pour faire résonner au loin la présence d’une part d’humanité dans ce petit hameau abandonné.

La vie était de retour. 

Lundi lecture #26 : Quand on refuse on dit non

quand on refuse on dit nonBirahima est un enfant soldat. Après s’être battu au Sierra-Leone et au Liberia, il est de nouveau confronté à la guerre, en Côte d’Ivoire. A Daloa, il rencontre Fanta, une adolescente qui veut fuir vers le Nord, loin des combats. Birahima se propose comme garde du corps. Avec son fusil mitrailleur et son expérience des combats, il n’a peur de rien. Et surtout, il aimerait bien épouser Fanta, plus tard, quand ce sera possible. La jeune femme accepte ses services mais ne voit en lui que l’enfant ignorant. Elle décide de l’instruire, lui qui ne sait rien de la situation politique qui a mené à la guerre.

A travers un périple à pied dans la campagne ivoirienne, Ahmadou Kourouma résume la vie politique du pays. L’histoire de la Côte d’Ivoire, de son indépendance à la période récente, est résumée avec brio, permettant au lecteur de découvrir le pays et de comprendre facilement les grandes lignes de son histoire.

Le récit n’a toutefois pas pu être achevé, Ahmadou Kourouma étant décédé avant d’en écrire les dernières pages. L’ouvrage se termine sur les notes de l’auteur et les pistes prévues pour terminer son texte.

Quand Maman n’est pas là

pereIl fallait bien que cela arrive un jour. Toi et moi (enfin, surtout moi), nous savions que cela ne pourrait pas durer éternellement : Maman sort pour la soirée. Comment est-ce possible ? te demandes-tu peut-être. Est-ce qu’elle veut t’abandonner ? Non, rassure-toi. Elle veut simplement respirer. Après tout, elle a le droit de vivre, elle aussi. Moi, je passe mes journées au travail pour m’échapper, tandis qu’elle est obligée de rester près de toi sans arrêt. C’est injuste.

Bien sûr, elle est déjà sortie de l’appartement depuis que tu es né. Des excursions assez courtes, un petit saut pour faire les courses ou voir une amie, mais rien de bien méchant. Le plus souvent, elle était revenue avant le prochain repas et tu ne t’apercevais de rien. Tandis que là… cette fois, impossible d’ignorer son absence.

Forcément, ça a commencé par des pleurs. Jusque-là, rien d’anormal. Imagine un peu la quantité d’énergie et d’imagination qu’il m’a fallu pour attirer ton attention sur autre chose (en l’occurrence, une grimace qui me défigure totalement). Cela n’a l’air de rien, mais c’est bien plus complexe que trouver un remède contre le cancer.

A partir de là, tout s’est arrangé. Tu as commencé à sourire, puis à rire aux éclats. La machine était lancée. Il me suffisait de surfer sur la vague, tant qu’elle tiendrait. Au moindre signe de fatigue ou d’ennui, hop ! je te changeais de position et de jeu, quitte à repasser par une grimace pour attirer ton attention de nouveau.

Quand ta mère est rentrée, elle m’a trouvé allongé dans le salon à tes côtés, puisant dans mon imagination pour inventer une nouvelle histoire avec une peluche quelconque, tendu par la concentration pour ne pas répéter la même chose une fois de plus. Elle était satisfaite de sa soirée de liberté. Et moi, malgré l’énergie que je venais de dépenser pour t’occuper, j’étais prêt à remettre ça quand ce serait nécessaire. Cela tombe bien : elle s’absentera une fois par semaine.