Lundi Lecture #3 : La petite ville où le temps s’arrêta

petiteville.jpgAssez méconnu, ce livre pourrait pourtant figurer parmi les classiques de la littérature tchèque, tant son contenu correspond à ce qui ressemble aujourd’hui encore à la marque fabrique des romans de ce pays publiés au XXe siècle. Une dose d’histoire, un brin d’humour, une touche de nostalgie pour lier le tout, et voilà la petite ville décrite par Bohumil Hrabal, plus connu pour Une trop bruyante solitude.

Dans cette ville, les personnages principaux sont le père l’oncle du narrateur. Le père, directeur d’usine, est d’un tempérament plutôt réservé et discret, tandis que l’oncle Pépi, simple ouvrier, est d’un naturel jovial et extraverti. Dans la petite ville, le temps passe peu à peu et la jovialité de l’oncle, qui affirme avoir servi sous l’empereur austro-hongrois, s’efface à mesure qu’avance l’histoire et que faiblit la Tchécoslovaquie. Si les événements historiques ne sont traités que discrètement, la Seconde guerre mondiale puis l’arrivée au pouvoir des communistes sont deux passages bien définis dans ce récit, qui décrit avec finesse la réactions des gens ordinaires aux événements extraordinaires.

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Le grand départ

pereTout commence évidemment par un test de grossesse, ce qui signifie que la future Maman a la primeur de l’information. Remarques-tu que le futur père est déjà mis à l’écart ? C’est le début d’une longue inégalité, il paraît que c’est la nature qui veut ça. Le père est utile pour déterminer quelques chromosomes et pour tomber dans les pommes à l’accouchement. Entre-temps, il est d’une inutilité crasse, doit se contenter de bribes d’informations et se fait réprimander pour son manque de connaissances ou d’actions au quotidien.

Je suis persuadé que, si la nature nous avait fait hippocampes, la société serait totalement différente. Les congés paternité ne seraient pas de simples faire-valoir mais un vrai facteur d’égalité entre les parents, et les femmes seraient peut-être vues autrement que par le prisme de la procréation et des congés maladies à venir.

Mais je m’égare. Tu verras bien vite au cours des nombreuses années que tu vivras en ma compagnie, que j’ai tendance à beaucoup parler et à mélanger un peu les sujets. J’espère que tu me feras le plaisir, quand je serai vieux et gâteux, de hocher la tête gentiment et de ne pas me couper la parole. Et puis sache que j’aime encore plus écouter les histoires que les raconter, donc je compte sur toi pour en avoir beaucoup à me narrer dans le futur.

Le test de grossesse, donc. Enfin, l’annonce de ton arrivée plutôt. C’est assez difficile à expliquer parce qu’à ce moment, excuse-moi de te le dire ainsi, tu n’es rien. Juste un amas de cellules qui se développent à toute vitesse, avec une ADN déjà formée et de nombreuses caractéristiques déterminées par la génétique. Mais, malheureusement, tes chances de survie jusqu’au moment où tu pourras nous montrer si tu as les yeux bleus ou verts ou si tu as les oreilles décollées sont assez faibles. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la statistique.

Alors, forcément, quand j’apprends que tu dois arriver dans un peu moins de neuf mois, j’ai le triomphe modeste. J’essaye de ne pas trop m’enflammer. Après tout, si tout devait rater après quelques semaines, l’épreuve serait assez difficile à surmonter. Je garde donc mon sang-froid, et au lieu de fêter la nouvelle, j’ai l’esprit qui divague.

Comment seras-tu ? Qui seras-tu ? Fille ou garçon ? Timide ou extraverti, même si je sais bien que l’un n’empêche pas l’autre ? Têtu ou diplomate ? Je commence à me faire des films, à t’imaginer comme ceci ou comme cela, et puis au bout de quelques secondes j’essaye de tout effacer de ma tête. L’important, c’est que tu décides toi-même, je ne veux surtout pas te forcer à aimer le foot si tu es un garçon ou la danse si tu es une fille (ou à les détester dans le cas contraire).

Je réfléchis tellement que je me demande si cela se voit que je suis content. Car, oui, évidemment, je suis content. Je t’ai voulu, donc je suis content. Garçon, fille, je m’en fiche, pour être honnête. Sois entier, c’est l’essentiel. Pour le reste, je m’adapterai.

Tout le monde dit que les hommes ont peur d’avoir des enfants, et pour certains d’entre eux c’est la raison pour laquelle ils n’en auront jamais. Ils ont peur de s’engager, paraît-il. Peut-être qu’ils choisissent tout simplement la facilité. Ces mêmes personnes qui vous disent de toujours foncer lorsque vous avez un choix difficile à faire, ceux qui vous disent que l’immobilisme est une façon de reculer, ceux-là n’ont pas au fond d’eux le cran de se lancer dans un projet qui va forcément finir par échapper à leur contrôle.

Au moment où j’apprends l’heureuse nouvelle, cette promesse pour le futur, c’est un peu comme ces minutes qui passent lentement avant de se jeter dans le vide. On a la boule au ventre, on se dit que tout va bien se passer, on est excité d’avance par le saut. On se dit que ce sera parfait, comme dans un conte, puis qu’au contraire tout va rater, que ce sera une catastrophe, qu’on ne sera jamais capable d’y arriver. Mille émotions nous passent par la tête dans la même seconde, c’est un fouillis monstrueux, impossible d’avoir les idées claires à cet instant. D’où peut-être cette tête bizarre que je fais à l’instant où j’apprends la nouvelle, et mon air un peu perdu.

Les syndicats de pompes funèbres critiquent les réformes sur la sécurité routière

CREATOR: gd-jpeg v1.0 (using IJG JPEG v62), quality = 100Les dernières annonces du ministère de l’Intérieur ont du mal à passer. Alors que les automobilistes et les associations comme 60 Millions de Chauffeurs du Dimanche (60MCD) critiquent vivement les réformes proposées par le gouvernement, les entreprises de pompes funèbres se sont exprimées pour la première fois sur le sujet, parle biais de l’Association des Fossoyeurs de France (AFF). Dans un communiqué, celle-ci s’insurge contre la volonté de l’Etat de réduire le nombre de morts sur les routes.
« Les employés de pompes funèbres sont les victimes collatérales des réformes annoncées par le ministre », indique l’AFF. « Avec la baisse de la mortalité sur les routes, l’activité des fossoyeurs de France pourrait être réduite de 20%, selon une étude menée par nos soins. »
Pour l’AFF, le gouvernement devrait prendre ses responsabilités et faire des efforts pour protéger la filière. « A une époque où le chômage de masse touche toutes les couches de la société, le gouvernement fait délibérément l’impasse sur un secteur de l’économie trop souvent mis de côté. Les entreprises de pompes funèbres représentent une part non négligeable du tissu de PME qui fait la fierté de l’économie française, aussi il est indispensable de les aider à maintenir leur activité, dans les zones urbaines comme dans les zones rurales. »
Le ministre de l’Intérieur n’a pas souhaité réagir à ce communiqué, prouvant une fois de plus le mépris des élites pour les classes populaires.

Lundi Lecture #2 : L’Arche des Kerguelen

kauffmann-kerguelenMélanger les genres littéraires peut parfois relever le niveau d’un ouvrage. Jean-Paul Kauffmann en a fait l’essai, avec réussite. Son Arche des Kerguelen surprendra plus d’un lecteur, ne serait-ce qu’en raison du lieu choisi, les îles Kerguelen. Cet archipel français du bout du monde, longtemps oublié, est remis en avant dans ce livre, où l’auteur raconte son voyage de plusieurs semaines sur place. Mais au-delà du récit de son expérience sur ces terres australes, Jean-Paul Kauffmann veut donner aux îles Kerguelen leur quart d’heure de gloire.

L’auteur raconte ainsi ce qui le fascine dans cet archipel qui n’a rien de paradisiaque. Vent fort, tempêtes régulières, arbres quasi absents, le surnom d’îles de la Désolation leur va à merveille. Mais l’intérêt du livre est de raconter également l’histoire du lieu, à travers sa découverte au XVIIIe siècle et son oubli au fil des décennies. D’Yves de Kerguelen aux scientifiques qui aujourd’hui travaillent sur l’archipel, aucun passage de l’histoire n’est oublié. L’auteur réussi un savant mélange entre récit de voyage, biographie et livre d’histoire, le tout avec un style agréable.

Chroniques paternelles : prologue

pereTe voilà. Tu viens de nous faire passer les vingt-quatre heures les plus mouvementées de nos vies, à ta mère et moi. Nous n’avons presque pas mangé ni dormi, et pourtant tout s’est bien passé. Tu es arrivé un peu tôt, à l’improviste, et tu as déjà forcé ta mère à annuler tous les plans qu’elle avait pour la semaine à venir. La connaissant, je dirais que tu ne viens pas de marquer des points pour ta cote de popularité, heureusement que ta bouille satisfaite une fois au monde a rattrapé le coup.

Tu nous forces à tout changer et il paraît que l’on était consentants au départ. Tu m’as longuement regardé de tes yeux bleus moins d’une heure après ta naissance, sans que l’on sache vraiment si tu me voyais ou si je n’étais pas juste une ombre floue devant toi. Qu’as-tu pensé à cet instant ? Et à quoi penses-tu maintenant ? Des milliards de concepts se bousculent dans ta tête sans que tu soies capable d’en formuler un seul et, le temps que tu maîtrises un minimum de vocabulaire, tu les auras tous oubliés.

Moi je ne veux pas oublier ce qui m’est venu à l’esprit à partir du moment où j’ai appris que tu viendrais. En espérant trouver les mots justes pour toutes ces choses parfois indescriptibles.

 

La complainte du clavier

CREATOR: gd-jpeg v1.0 (using IJG JPEG v62), quality = 82Je suis toujours fidèle au poste et cela semble normal. Il est tenu pour acquis que je me trouverai là, prêt au combat quand on aura besoin de moi, ne serait-ce que pour réceptionner les miettes de pizza qui tombent du ciel tandis que Monsieur se la joue grand écrivain.
Le voilà, avec ses grands airs, en train d’imaginer un texte sans queue ni tête et de se persuader qu’il s’agit d’une idée révolutionnaire. Il est vaguement avachi sur sa chaise, l’œil morne, le regard perdu depuis si longtemps au-dehors qu’il a dû oublier ce à quoi il pensait à l’origine. Parfois, j’aimerais le ramener sur Terre, lui faire regarder la vérité en face, mais je n’en ai pas le courage. Et puis je me dis que ce n’est pas mon rôle. Alors j’attends patiemment que Monsieur s’occupe de moi et vienne m’étaler son texte dessus.
Si encore il s’agissait d’une œuvre grandiose… Enfin, le pire c’est qu’il y croit, le con ! Il pense vraiment écrire quelque chose d’unique ! Un jour il faudra que je lui dise qu’ils sont des milliers comme lui, peut-être même des millions. Je ne suis pas sûr qu’il soit capable de m’écouter. Mon avis ne compte jamais, de toute façon.
Prenez son pseudonyme, par exemple. Je n’ai jamais rien vu d’aussi ridicule. Edouard de Wilmer… On sent là le type qui a besoin de s’inventer des racines nobles parce qu’il n’a jamais pu se payer le dernier truc à la mode. Quelle honte. On dirait un gosse qui ment pour rendre sa vie plus intéressante qu’elle ne l’est en réalité.
Il aurait pu trouver mieux. Un Hubert de la Vallée, comme l’envisageait un instant Romain Gary, m’aurait plu. Cela aurait eu du style. C’est un nom qui claque, qui transpire la classe et les réflexions hors de portée du commun des mortels.
Oui mais voilà. Je ne suis qu’un serviteur et je n’ai pas mon mot à dire. Je ne suis là que pour réceptionner les morceaux de pizza et les bribes d’idées qui tombent littéralement du ciel.

Lundi Lecture #1 : Mangez-le si vous voulez

mangez-le-e1520203319756Lors de la guerre contre la Prusse, en 1870, Alain de Monéys est pris pour un Prussien par quelques habitants du village de Hautefaye, en Dordogne. Il n’en faut pas plus pour que la foule s’en prenne au jeune aristocrate et décide de le lyncher. Cette histoire vraie est relatée avec un grand souci de la précision, bien que certains passages aient été romancés.

On y suit donc la tentative de fuite d’Alain de Monéys puis son lynchage, torture comprise, ainsi que sa crémation. Le titre fait référence à une citation du maire du village, qui a alimenté les rumeurs de cannibalisme à propos de cette affaire, sans que cela puisse toutefois être prouvé. Chaque étape du supplice est décrite, montrant la force de la foule et son aspect incontrôlable, malgré les efforts de certaines personnes pour arrêter le massacre.